Une grande voix vient de s’éteindre. Celle d’Ilan Halevi. Il avait 70 ans. Comme tous ceux qui le connurent, eurent l'occasion de le côtoyer, je suis aujourd'hui en deuil.

J’imagine sans peine que, pour les plus jeunes des lecteurs et lectrices de ce blog, le nom ne doit pas dire grand-chose. Ilan fut pourtant l’un de ceux sans lesquels le combat pour une Palestine libérée des logiques guerrières qui l’habitent depuis si longtemps n’eût sans doute pas été le même.

Juif né sans patrie, dans une planque clandestine de la Résistance lyonnaise, de parents originaires du Yémen et engagés dans les rangs communistes par adhésion à la tradition internationaliste du mouvement ouvrier révolutionnaire qui comptait alors tant de Juifs, son parcours intellectuel et militant le verra s’engager très tôt au côté des peuples en marche vers l’émancipation. En commençant par l’Algérie des lendemains de l’Indépendance…

Installé en Israël en 1966, il prit vite conscience que, ainsi qu’il l’écrivait dans ce qui reste son ouvrage magistral, Question juive (aux éditions de Minuit), « la question palestinienne (est) héritière à son corps défendant de la question juive ». N’acceptant pas l’engrenage colonial ayant sous-tendu le sionisme politique des origines, il milita un temps dans la gauche radicale du Matzpen, « s’établissant » (comme on disait à l’époque en France) au cœur de la classe ouvrière et tentant d’y agir afin que celle-ci trouve le chemin de son indépendance et de l’expression de ses intérêts propres.

Dès le milieu des années 1970, sa vie bifurqua au travers de sa rencontre avec Yasser Arafat et de l’Organisation de libération de la Palestine. Il fut, dès lors, de ceux qui posèrent les premiers jalons du processus qui devait mener aux accords d’Oslo en 1993, représentant d’abord l’OLP à l’Internationale socialiste puis à la commission des droits de l’Homme des Nations unies. De ce moment, il ne se définit plus que comme « à 100% Juif et à 100% Arabe », amené à opérer ces constants « allers-retours » qui inspirent son autobiographie romancée (chez Flammarion) et ne se résumaient pas, loin de là, aux voyages qui le voyaient quitter Beyrouth et y revenir...

Cela lui valut, jusqu’à nos jours, la haine farouche de ceux pour qui un Juif n’adhérant à la politique des dirigeants d’Israël ne pouvait qu’être un « Juif honteux », tendant à se retourner contre les siens et tenaillé du même coup par l’antisémitisme. Ilan Halevi aura pourtant été l’un des premiers à comprendre (et à en convaincre, certainement, ses plus proches compagnons palestiniens) « la transformation radicale » de ce qui avait été initialement le « Foyer juif de Palestine ». Les Israéliens sont, au fil du temps, en effet devenus « une formation social de type national », et l’on ne peut répondre à cette nouvelle réalité complexe en les renvoyant au simple statut de communauté religieuse protégée dans ses droits civiques, comme le fit d’abord l’OLP avec la revendication d’une « Palestine laïque et démocratique ».

C’est, sans doute, ce qui le poussa, devenu un responsable palestinien de première importance, à revoir les termes de son action de toujours pour qu’Israël ne reste pas le « ghetto armé » qu’il est depuis sa création, et à s’impliquer de toutes ses forces dans la négociation censée aboutir à un État palestinien de plein exercice, au côté de l’État israélien, avant que les dirigeants de ce dernier ne torpillent cyniquement cette extraordinaire possibilité de paix entre les deux peuples appelés par l’histoire à se partager la même terre.

On peut, évidement, contester les choix pratiques qu’Ilan opéra tout au long de son existence. Certainement pas la conviction l’ayant animé que l’humanité n’était condamnée à l’irréversible que si la démission l’emportait dans le camp de la justice. Comme il l’écrivait en conclusion de Question juive : « Pour celui qui veut peser de son poids propre dans la résistance à la mort, la lucidité est condition de rationalité dans l’action. Il faut pouvoir sortir de cette triste histoire. Ni rester prisonniers de ses anciennes bornes, ni rester fascinés par la tournure des phrases, l’écho des visions, la texture du papier. Il faut tourner la page. »

Nous retenons la leçon, ami...