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La porte à gauche. Jean FERRAT a chanté que certains prétendent que le bonheur était à la porte à droite. Aujourd’hui est-il à la porte à gauche ? Oui ! mais à la condition de secouer le cocotier de la pensée convenu ! Ce petit blog crée à l’initiative de quelques militants communistes de Vierzon n’a d’autres ambitions que de donner aux citoyens un support pour s’exprimer librement sur les sujets politiques, sociaux ou culturels d’actualité du local à l’international, qui s’émancipe des discours convenus, des lignes officielles décidées par quelques notables de la politique, aux doubles langages, aux bonimenteurs de vraies fausses solutions et qui cultivent la résignation. Déverrouillez les débats et enfoncez la porte à droite (….ou à gauche ?) Les seules limites, car il en faut, à notre liberté : Celle du respect des personnes, le souci de la vérité et de faire vivre le débat. Ainsi seront exclus tous messages comprenant des insultes ou diffamations visant une (des) personne(s), seront exclues, s’ils sont avérées, des informations mensongères ou rumeur infondées. Chacun pourra également participer au débat juste et loyal en signalant un abus de cette nature. Les productions de ces abus seront retirés et l’auteur exclu du blog.

Comment Jaurès fut assassiné par deux fois. "n°3"

Raoul Villain tua Jean Jaurès en 1914 et fut jugé en 1919. Son acquittement apparut incompréhensible aux socialistes déboussolés. Retour sur ce procès instructif : il parle de et à une gauche française, qui n'a rien appris et tout oublié…eudi 27 mars 1919, « en uniforme de chasseur à pied, ayant brisques et fourragère » (dixunt les journaux), le lieutenant Renault de Chaumont-Quitry se présente à la barre. Il présidait, avant guerre, la Ligue des jeunes amis de l’Alsace-Lorraine. Raoul Villain s’y était inscrit en 1913. Après avoir dû se résoudre à quitter un premier foyer politique, à l’opposée des rodomontades patriotardes : “Le Sillon”. Esprit troublé d’une époque troublée, l’assassin de Jaurès avait en effet d’abord milité parmi les apôtres du catholicisme social. Il avait distribué leur organe, L’Éveil démocratique. Seule son indécision timorée l’empêchait de s’engager davantage. En 1910, la condamnation du mouvement par le Vatican – hostile à des « rapprochements blasphématoires entre l’Évangile et la révolution » –, poussa Villain à rompre avec ses frères chrétiens de progrès. Mais il est resté en contact avec l’animateur du “Sillon”, Marc Sangnier, qui, après l'acquittement, l’hébergera du reste quelques jours chez lui…

Marc Sangnier, « aujourd’hui commandant d’artillerie » (Le Matin), est également appelé à la barre. Il livre ce témoignage symptomatique au sujet de l’accusé, décrit tel « un timide, non un faible, n’ayant jamais obéi à un motif bas » : « Je le voyais quelquefois chez moi, où il continuait à venir de temps en temps, car il avait gardé des rapports d’affection respectueux avec ma mère qui essayait de le soutenir et de le guider. » Se diffuse ainsi la douce lumière d’une âme en perdition, qui mérite pardon… Concomitamment, la défense astucieuse de l’assassin échauffe le sentiment patriotique du jury populaire. Ces douze hommes, âgés de 53 à 68 ans, sont trop âgés pour avoir accompli leurs devoirs au front. L'occasion leur est offerte de se rattraper : ils deviennent héroïques par procuration, à l’écoute des témoins bellicistes, qui alternent avec les déposants bénévolents.

En une du “Matin” (28 mars 1919), déposition, en costume d'aviateur, du frère d'un accusé parfois considéré comme une victimeEn une du “Matin” (28 mars 1919), déposition, en costume d'aviateur, du frère d'un accusé parfois considéré comme une victime

Et c’est là que l’ancien président de la Ligue des jeunes amis de l’Alsace-Lorraine, Renault de Chaumont-Quitry, donne sa pleine mesure, qui fixe le ton du procès : « Je crois pouvoir dire, bien qu’il ne soit pas admis, en général, de se louer soi-même, que notre génération a eu presque le don de la prophétie. Nous sentions venir la guerre (…) Je n’ai pas à apprécier l’acte de Villain, il ne m’appartient pas de le faire, je veux simplement montrer que des jeunes gens qui sentaient que l’adversaire nous guettait, qui sentaient la guerre imminente, étaient dans un état d’exaltation compréhensible parce qu’ils croyaient que certaines personnes se mettaient en travers d’une loi de défense nationale. » C’est bien entendu Jaurès qui est ici mis en cause, du fait de son opposition à la loi de trois ans, nous y reviendrons.

Mais attardons-nous sur la déposition du lieutenant de Chaumont-Quitry. Elle est de celles qui trottent dans l’esprit de jurés d'un âge avancé, imprégnés des valeurs de la petite bourgeoisie française : « Je voudrais faire allusion à ce sentiment d’émotion que nous, ses camarades, nous avons, en venant déposer aujourd’hui, de songer qu’on a privé, en Villain, la Patrie d’un de ses défenseurs ; de songer que malgré le crime commis, il eût pu être un héros sur le champ de bataille. Et je crois qu’il faut tenir compte des souffrances morales qu’un homme uniquement préoccupé de l’idée de Patrie a dû subir pendant les quatre ans et demi de sa détention. »

Une étrange conversion s’est produite, en France, avec l’assassinat du 31 juillet 1914, qui précéda de trois jours la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France, le 3 août. Le 4 août, l’enterrement de Jaurès se révéla signal du départ au front pour la gauche. Léon Jouhaux, secrétaire général de la C.G.T. (futur prix Nobel de la paix en 1951 !), sonna la charge belliciste – « nous répondons “présent” à l'ordre de mobilisation » – tout en tenant les cordons du poêle. Cinq ans plus tard, le dirigeant syndical témoigne au procès de Raoul Villain : « Malgré les réserves qui pouvaient exister chez quelques-uns, jamais à aucun moment il ne s’est élevé une voix dans nos rangs pour protester contre les paroles qui avaient été prononcées par moi aux obsèques, non parce que c’était le secrétaire de la C.G.T. qui les avait prononcées, mais parce qu’il les avait prononcées sur la tombe de Jaurès. »

Ce phénomène de transsubstantiation politique autour d’un cadavre vénéré, qui voit les valeurs pacifistes se muer en furie guerrière, s’impose dès la première journée d'audience du procès Villain, le 24 mars 1919, avec la déposition du citoyen Ernest Poisson, secrétaire général de la Fédération nationale des coopératives. Il avait rejoint le dirigeant socialiste au café du Croissant le jour funeste, accompagné de sa femme qui avait, au moment fatal, hurlé le fameux cri : « Ils ont tué Jaurès ! » Ernest Poisson, dans la précipitation qui suivit, avait escorté l’assassin au commissariat. Cinq ans plus tard, il relate : « Est arrivé un haut fonctionnaire de la Préfecture qui, lui-même, était dans le voisinage au moment de l’attentat et qui disait : “Eh bien, Messieurs, je viens de voir un spectacle extraordinaire. Un officier de l’armée française, un capitaine, est entré en tenue de campagne, la jugulaire au menton, le revolver au côté. Il a arraché de sa poitrine la Légion d’honneur qui y figurait et il l’a attachée sur la poitrine de Jaurès.” »

Voilà comment s'enclenche la taxidermie, l'empaillage, la naturalisation de Jaurès. Une gauche française, en lambeaux, croit sauver les meubles en parant le disparu de toutes les qualités propres à la droite dominante. Patriote un jour, patriote toujours, patriote une fois pour toutes ! L'incandescent Jaurès devient roide sous les mots de ses amis d'hier. Ils le métamorphosent en statue du commandeur de la défense nationale. Ce penseur et militant tumultueux, généreux, audacieux, vire à l'incarnation de La Beauté selon Baudelaire : « Je hais le mouvement qui déplace les lignes. » Moins de cinq ans après l'homicide, une étoile filante réduite à du gravier…

Jean Jaurès, tel qu'il aurait dû être campé par une gauche hélas ! tétanisée en 1919Jean Jaurès, tel qu'il aurait dû être campé par une gauche hélas ! tétanisée en 1919

En 1913, deux maurrassiens, Alfred de Tarde et Henri Massis, avaient publié sous le pseudonyme d'Agathon une enquête, Les Jeunes Gens d'aujourd'hui, qui flairait la catastrophe avec avidité : « La guerre ! Le mot a repris un soudain prestige. C'est un mot jeune, tout neuf, paré de cette séduction que l'éternel instinct belliqueux a revivifié au cœur des hommes. » Et voici que Jaurès, en 1919, trahi par la démission des siens, devient raccord avec de telles paroles qu'il vomissait pourtant.

Son ancien condisciple de la rue d'Ulm, le sociologue Lucien Lévy-Bruhl, bêle ceci à la barre des assises de la Seine : « Nos poilus, qui dans cette guerre, ont reculé les bornes de la bravoure et du dévouement, savaient qu'ils défendaient leur pays et leur foyer, mais ils savaient en même temps qu'ils défendaient autre chose ; ils savaient qu'ils étaient pour ainsi dire responsables de ce qu'il y a de plus grand et de plus noble dans l'humanité, et ils n'ont pas voulu le laisser périr. Le sentiment qui les animait et qui les soutenait, c'est l'idéal même d'une humanité meilleure, que Jaurès a si magnifiquement exprimé. »

Avec le recul, nous savons qu'une telle démonstration vaut pour le Second Conflit mondial, contre la barbarie nazie – beaucoup renonceront alors à le mener ! En revanche, ce raisonnement doit être récusé à propos de la “Grande Guerre” : la liberté qui s'y joua n'était pas celle « d'une humanité meilleure » mais la liberté du commerce, de l'industrie et de l'expansionnisme.

Caricature de Joseph SiratCaricature de Joseph Sirat

Jaurès l'avait pressenti, théorisé, au point de sonner le tocsin, en 1912, dans la cathédrale de Bâle, lors d'un congrès internationaliste en faveur de la paix, sur fond d'hostilité dans les Balkans : « Nous avons été reçus dans cette église au son des cloches qui me parut, tout à l’heure, comme un appel à la réconciliation générale. Il me rappela l’inscription que Schiller avait gravée sur sa cloche symbolique : Vivos voco, mortuos plango, fulgura frango ! Vivos voco : j’appelle les vivants pour qu’ils se défendent contre le monstre qui apparaît à l’horizon. Mortuos plango : je pleure sur les morts innombrables couchés là-bas vers l’Orient et dont la puanteur arrive jusqu’à nous comme un remords. Fulgura frango : je briserai les foudres de la guerre qui menacent dans les nuées. »

Or le commandant Henri Gérard déclare tout bonnement, au sujet de Jaurès, au procès de son assassin : « Je suis sûr qu'à la guerre, il aurait été content de voir tous ceux qui avaient été ses amis faire leur devoir sur le champ de bataille. » Quant à René Viviani, président du conseil à l'été 1914, il revient sur les obsèques du dirigeant socialiste : « J'eus la certitude de cette union sacrée à laquelle je faisais appel (...). C'est d'une tombe muette qu'est sorti le plus noble et le plus éloquent appel qui ait jamais été adressé à la Nation française au nom de l'union pour la patrie. » Et l'ancien militant socialiste – ayant trahi pour le pouvoir confondu avec les responsabilités –, d'ajouter : « Jaurès aurait ranimé les courages et réuni autour du drapeau tous les citoyens. »

René Viviani (1862-1925), à la barre des assises de la Seine, le 26 mars 1919René Viviani (1862-1925), à la barre des assises de la Seine, le 26 mars 1919

L'abjection ira jusqu'à la preuve par le fils. Né en 1898, engagé dès 1915 à 17 ans, Louis Jaurès, en 1918, est mort à la guerre que ne voulait pas son père. N'est-ce donc pas l'illustration que Jean Jaurès s'y serait résolu puisque son bon sang, qui ne saurait mentir, alla jusqu'à donner le sien ?

Au moment de plaider, Joseph Paul-Boncour, l'avocat de la partie civile, enfonce une dernière fois le clou : « Parce qu'il avait été attaqué dans son patriotisme, il était de notre devoir de restituer sa figure nationale. » N'eût-il pas été plus judicieux de restituer le combat de Jaurès contre les chantres du carnage ? N'eût-il pas été plus approprié de contester toute légitimation de la guerre chez ceux qui se drapaient dans les plis sanglants de la victoire ? Piètre tentative de Me Paul-Boncour : « Oh, Messieurs, je me rends compte combien tout cela paraît pâle et lointain à la lueur de la guerre. Une fois de plus, c'est sur les champs de bataille que s'est joué le sort de l'Alsace-Lorraine et le résultat a été plus rapide et plus complet que nous n'osions l'espérer alors... À quel prix d'ailleurs ! »

Par: Médiapart.

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